Témoignages

Interview d’Alain Gibert

Interview d’Alain réalisée par Geneviève Schneider le 18 février 2011 pour un livre sur Steve Waring

J’ai vu Steve une première fois sur scène, il y a très longtemps, il était venu jouer à la maison des jeunes de St Jacques, à l’époque il jouait avec Anne-Marie, sa première épouse. J’étais avec Christian Ville, on était déjà tous les deux jazzmen, on travaillait de temps à temps à la Maison des Jeunes de St Jacques, on a vu cette affiche, je détestais assez le folk à l’époque, mais Christian m’a entraîné.

J’aimais toujours aussi peu le folk après, mais je trouvais qu’il faisait des choses inouïes pour un folkeux, il jouait de la sanza… Plus tard c’est Maurice qui m’en a reparlé parce qu’avec le Workshop de Lyon, ils s’étaient croisés dans un festival communiste à Vénissieux. En même temps que le Workshop, Steve jouait avec son groupe américain, il y avait Steve Potts, des musiciens de jazz. Ils ont du parler de théâtre musical et Steve a été invité à voir une des représentations de ce que jouaient à l’époque Maurice Merle et Christian Rollet dans la compagnie « La Carrerarie », il a trouvé cela formidable, avec son enthousiasme habituel, il s’est débrouillé pour les rencontrer encore. J’étais un ami de Maurice, mais à l’époque j’habitais encore au Puy, il m’en a parlé : on a vu Steve Waring, c’est bien ce qu’il fait…

De plain-pied avant de se connaître

J’ai connu un peu plus Steve, lors d’un stage de la fédération des œuvres laïques du Rhône, un stage où Marie-Anges était allée apprendre la vielle, Steve avait suivi. De notre côté, on faisait un stage pour des institutrices, et Steve qui n’avait pas grand-chose à faire, connaissant déjà Christian Rollet est venu vers nous. Là, on s’est rendu compte que nous avions beaucoup de proximité. Il a dû voir que je bricolais un peu dans la chanson…

Je me souviens qu’à l’époque, quand on faisait le stage avec Christian, il me disait : moi, je fais des stages de musique naturelle. Je pense que c’était dans la suite du disque instrumental « Voix » où il y avait une production de musique sans beaucoup de savoir faire au départ, pas de solfège et pas forcément de technique vocale, c’était donc une sorte de production musicale… « naturelle », ça ne veut pas dire grand chose mais, dans son esprit je vois bien que cela s’oppose à sophistiqué ou à très cultivé. Avec des termes différents, nous étions exactement dans la même recherche. Du reste, presque aussitôt, Steve c’est mis à animer des stages avec nous et réciproquement. Donc, avant que l’on se connaisse, il y avait déjà une proximité très forte, comme de refuser de connaître les codes pour pratiquer un art quel qu’il soit. Pour la musique classique, il faut une quantité de culture avant de l’apprécier vraiment et notre souci populaire, c’était de permettre aux gens qui n’ont pas le loisir d’acquérir cette culture de goûter à des musiques sophistiquées où il n’y a pas besoin de vingt siècles de culture pour y arriver.

Le jazz, par son exubérance rythmique était plus vite en prise avec la musique populaire. Moi qui ai fait des bals pendant dix ans, je sais bien ce que c’est. L’expression rythmique est présente dans toutes les musiques populaires. Il y a une finesse dans le plaisir rythmique, ce n’est pas parce  que c’est rythmique que c’est grossier, loin de là, c’est ce qu’imaginent les bourgeois. On peut dire que l’on était de plain-pied avant de se connaître.

Le musicien

Il est rentré dans l’Arfi comme musicien, il jouait du saxhorn, du sax soprano, il chantait, il a joué aussi un peu de guitare une fois ou deux. Il avait un très beau son de Saxhorn.

C’est un super instrumentiste, il touche à peu près à tout avec autant de facilité, de musicalité. Je l’ai vu jouer du violon aussi. Le piano à pouce, il l’a appris, je ne sais pas comment… c’est vraiment naturel. Il a une facilité à penser en musique, je dirais. Il aime bien amener les gens à avoir du plaisir musical, à chanter. Partager c’est un de ses traits, le plaisir qu’il y prend, la confiance dans le génie humain de façon très générale « vous pouvez y arriver vous aussi ». C’est vrai que c’est le côté américain de ne pas être toujours craintif, comme on est beaucoup en France, d’imaginer toujours ce qui peut tourner mal. Il a un côté confiance dans la vie, confiance dans ses forces et dans les autres. Il ne voit pas les autres êtres humains comme des rivaux ou comme des truands, il est très positif. Je ne sais jamais trop s’il est mystique ou pas, sûrement mais pas d’une religion particulière, c’est un peu diffus… si cela l’amène à chanter des belles choses, pourquoi pas ! Un de ses grands plaisirs c’est que le public chante, on apprend tout de suite et l’on chante tout de suite. La dernière chanson de Woody Guthrie qu’on a adaptée, « So long », je n’en reviens pas d’entendre des gens qui n’ont jamais entendu cela reprendre le refrain tout de suite. Il y a bien de la mystique là, je suis d’accord, il y a quelque chose qui n’est pas que physique, il y a bien une force spirituelle derrière, quand la voix amène cela… c’est propre à l’humain.

On faisait un concert à quatre avec Michel Saulnier et Christian Ville, un mercredi après-midi dans un gymnase à Orvault, au nord de Nantes, devant cinq cent scolaires. Au milieu du spectacle, panne générale de courant, plus de lumières, plus de sono et Steve lâche la guitare, prend le banjo et dit : on continue. On a continué en acoustique dans une salle qui n’était pas faite pour cela et c’était encore mieux. Il a mis la prise de force sur la voix et cela passait quand même. Son désir de communiquer, c’est quelque chose de monumental. C’était vraiment pas gagné, un gymnase avec cinq cent enfants, il faut prendre le dessus, une panne fait toujours un petit événement qui engage les enfants à discuter, à plaisanter, on a fini fatigués, mais heureux !

Les premiers rapports que j’ai eu avec lui c’est comme musicien Arfi et compositeur aussi. À l’époque il n’y avait pas tant de compositeurs que ça à L’Arfi, il y avait Maurice Merle, Alain Rellay, moi-même… Steve nous a proposé des thèmes très intéressants, notamment le cinq temps, qui est devenu « Le stylo » plus tard. Je l’ai tout de suite respecté comme compositeur.

On a fait une dizaine de concerts avec mon groupe (je dis « mon » bien que l’Arfi soit un collectif, mais je composais toutes les musiques du « Marvelous Band ») et nous avons enregistré « La nuit dort le jour » qui était une commande de « Chant du Monde » sur le thème du non-sens. C’est là que Steve m’a passé des commandes et que j’ai fait « La nuit dort le jour » qui a servi de titre et « L’amie d’Annie » principalement, des petites choses comme « Cécile et Fabien » qui étaient plus des choses oulipiennes que des chansons…

J’ai mis un peu de temps à jouer avec lui, ce n’était pas immédiat parce qu’il a été très vite accompagné par Christian Ville, j’ai surtout joué avec Steve quand Christian Ville a été occupé de son côté dans le quartet de Louis Sclavis. Ce qui a bien duré cinq ans. Pendant ce temps-là, j’ai beaucoup joué avec Steve en duo, on a monté « Pouce » par exemple, qui était une belle chose. À partir de ce moment-là, j’avais des relations très intimes avec Steve, parce que quand on tourne ensemble, qu’on fait des centaines de kilomètres sur la même banquette de voiture, on a le temps de parler, de rêver ensemble, et d’adapter ou d’inventer des chansons aussi !

Maintenant je vais moins jouer avec lui parce qu’il faut bien laisser la place aux jeunes, mais je regretterais plus l’amitié que nous avons que la musique. L’amitié n’est pas perdue parce que c’est mon nouvel hôtel. Avant je dormais chez Louis Sclavis, sa vie personnelle l’a amené loin de Lyon et mon nouvel hôtel c’est chez les Waring, même si c’est un petit peu loin de Lyon, je suis ravi de parler avec eux. En plus j’ai découvert Marie-Anges, à l’époque on ne se voyait pas beaucoup, je n’avais pas eu l’occasion de l’apprécier, maintenant c’est fait.

Les enregistrements avec Steve

Par la suite, nous avons enregistré « L’ogresse ». C’est un disque qui a été le plus fort comme collaboration.

On avait presque fini le disque et je trouvais que c’était un peu court, j’ai dit à Steve : cela serait bien que tu fasses une chanson avec le piano à pouces. On avait peut-être trois ou quatre jours de studio, c’était au studio Laser à l’époque, le lendemain il vient avec cette chanson magnifique « piano à pouces ». C’est un exemple de son génie, musique, paroles, tout est parfait dans cette chanson et elle est venue en une nuit. Alors c’est une grande admiration pour un bonhomme qui peut pondre une de ces plus belles chansons en une nuit. Ce n’est pas forcément un tube, mais elle est tellement riche, nous l’avons jouée tant de fois avec tellement de plaisir parce qu’elle est très ouverte sur l’improvisation, elle est très ouverte sur le dialogue avec le public, très souvent il la prolonge par « Hé-oh ! », cela fait donc dix minutes de bonheur qu’on a dû connaître mille fois peut-être… La source d’un tel bonheur, c’est quelque chose de grand, c’est lui…

Le disque « Le colporteur » était à mon sens un petit peu plus un devoir. Dans « L’ogresse », nous n’avions pas de commande, c’était des commandes que nous nous passions entre nous, mais c’était notre désir le plus pur et je pense que c’est pour cela qu’il reste le plus beau disque que nous ayons fait. « Le colporteur » est une commande d’Enfance et Musique de chansons sur les instruments qu’ils utilisent avec les enfants. C’est important aussi, à l’heure actuelle heureusement que j’ai quelques commandes, parce que le désir naissant c’est un moment de la vie et après cela se dissout. Le savoir faire permet de faire des choses très bien en répondant à ces commandes. C’est une autre façon de créer qui est peut-être un petit peu moins dans ce que nous aimons tous les deux, la chanson populaire. La chanson populaire naît vraiment du désir anarchique des musiciens alors que là, c’est déjà orienté vers une production, un système qui a ses vertus bien sûr, surtout quand c’est des gens comme Enfance et Musique qui sont proches de nous politiquement et esthétiquement, ce n’est pas une commande de TF1, dieu merci cela nous arrivera pas !

Le disque « Pouce » a été demandé à Steve par l’orthophoniste d’Arthur, pour faire travailler tel ou tel muscle de l’appareil phonatoire d’Arthur. Comme cela est dur de faire un album complet avec des commandes « médicales », il y a d’autres chansons aussi. Nous avons eu l’un et l’autre, le souci de faire enfin un disque pour les enfants, parce que jusque-là nous nous moquions complètement que cela soit pour les enfants ou pas. Je dis « nous » presque tout le temps parce que dans ces disques-là nous nous sentions interrogés de la même façon et nous répondions de la même façon. Il y a plein de chansons que nous avons faites ensemble, ou je terminais les paroles… Il ne faut pas forcément regarder les ayants droits pour faire la surface corrigée des chansons parce que c’est vraiment des collaborations très étroites.

« Tourterelle » écrite complètement par Steve est un air dont on ne se lasse pas, qui mine de rien est d’une grande richesse musicale, parce qu’on ne sait jamais si elle est en Sol majeur ou en La mineur. Cela me laisse toujours interloqué de voir que l’on peut dire les deux, alors que c’est d’une grande simplicité, avec trois accords, mais il y a cette ambiguïté qui pour moi est très puissante musicalement. Encore un coup de génie… Mais, il pensait aux enfants et à la tourterelle de Marie-Anges dans son école. Nous nous sommes emparés de la commande en y injectant un petit peu de désir qu’on n’avait pas assouvi jusque-là, parce que nous étions restés très égoïstes dans nos productions. Tout ce qui aide l’imagination à se réveiller est bon à prendre, il n’y a pas de hiérarchie…

L’autre disque écrit pour les enfants est le dernier fait pour Timoléon, son petit fils. Steve n’a pas fait beaucoup de chansons dedans, il a fait pas mal de reprises de « trad. », ces choses où il excelle, de se réapproprier Woody Guthrie et de le jouer aussi bien que l’original, mais dans un autre contexte. On n’est plus dans les mêmes luttes politiques, il en fait quand même une sorte de héros libertaire. Toutes ces chansons de Guthrie sont des odes à la liberté, au plaisir, à un appétit de la vie inattendu de la part d’un vieux routier comme Woody Guthrie, beaucoup moins de la part de Steve parce qu’il est comme ça. La tendresse peut s’exprimer beaucoup plus facilement aujourd’hui qu’il y a cent ans. Elles restent incroyables, les chansons de Guthrie.

Les tournées avec Graeme Allwright

C’était un des plus beaux moments de ma vie. Steve a une très grande admiration pour Graeme qui reste pour moi magnifique parce qu’une des grandes qualités de Steve, c’est la modestie. Je me souviens de « St James Infirmary » que nous avons adapté ensemble, c’est devenu « L’hosto St Jacques » et Steve me dit après quelques concerts : le vieux, il a une façon de chanter, je n’y arriverai jamais. Il appelait Graeme « le vieux » par grand respect, comme on peut dire « le sage ». Il me dit : je n’arrive pas à savoir où il se met, et pourtant c’est là qu’il faut se mettre dans le placement rythmique.

Là, il avouait le fait qu’il est plus musicien que chanteur, pour moi c’est évident. C’est un grand chanteur avec une voix incroyable, mais il reste encore plus musicien que chanteur. C’est un sacré compositeur, il a fait des belles mélodies, des beaux thèmes pour « La Marmite Infernale » aussi. Quelqu’un comme André Ricros dit que c’est une des plus grandes voix, c’est vrai, il a une grande voix, c’est du béton armé, cela ne craint rien, une articulation phénoménale. Mais dans le fait qu’il ait cette admiration pour Graeme et qu’il se dise : je n’ai pas tous les secrets du chant, cela m’a ému… Ceci dit quand ils chantent tous les deux, il n’y a pas de soucis, ils collent. Steve a beaucoup appris avec Graeme, avant il chantait comme un musicien, plutôt en place, alors que cela n’a pas d’importance, Brassens est toujours « derrière » ou « devant », Billie Holiday est derrière à fond et c’est cela qui fait un chanteur, sa façon personnelle de détruire une chanson, y compris en chantant faux des fois ! N’importe qui reconnaît un grand chanteur au fait qu’il a envie de chanter comme lui, mais qu’il n’y arrive pas. S’il s’agissait de chanter la partition, tout le monde y arriverait avec un peu de solfège… Là où il est plus fort que Graeme, c’est justement son côté musicien, il est capable de faire des blues parlés en faisant des parties monstrueuses à la guitare, en ayant une indépendance rythmique des mains et de la voix, pour placer son histoire par-dessus. C’est la spécificité de Steve musicien que je n’ai encore vu chez aucun autre pour l’instant.

L’Arfi est née après deux disques, un disque du « Workshop de Lyon » et un disque du « Marvelous Band » dans lesquels figuraient quelques musiciens communs : Louis Sclavis, Maurice Merle. On était deux groupes concurrents d’une certaine façon puisqu’il y avait un quartet d’un côté et un quintet de l’autre. Le disque du Workshop c’était « La chasse de Shirah Scharibad », il y avait Christian Rollet et Jean Bolcato pour compléter les musiciens, pour le « Marvelous Band » c’était « Chant Libre » avec Gérard Vidal à la contrebasse et Christian Ville à la batterie et moi-même pour les compositions surtout. À Paris, il y avait des groupes qui faisaient parler d’eux, le « Cohelmec Ensemble » et le « Dharma Quintet », on sentait bien que cela se passait à Paris. Mais on avait une sorte de volonté commune de ne pas y aller parce qu’on assumait des racines provinciales, voire auvergnates en ce qui me concerne, puisqu’il y avait dans « Chant Libre » une version de  » me uno me douno ». Pourquoi se faire la guerre alors qu’il y a des musiciens communs, autant faire cause commune, petit à petit nous nous sommes fédérés en association. On a d’abord souvent joué au Hot Club de Lyon. L’Arfi a été fondée en 1977. On ne voulait pas imiter les américains qui faisaient du « free jazz » à l’époque, on voulait se servir de ce mouvement pour faire notre musique. Parallèlement Christian Rollet et Maurice Merle se posaient la question : cette musique-là qui l’écoute ? Le plus simple serait de former les enfants à écouter ce type de musique, faisons des spectacles musicaux où l’on va jouer cette musique-là. C’est là qu’est née « La Carrerarie », le premier spectacle s’appelait « L’air perdu » début des années 70, il était assez naïf à l’époque, pas très original musicalement, mais les suivants ont été de plus en plus originaux aussi bien musicalement que théâtralement, avec beaucoup de non-sens, beaucoup de mises en gestes de la musique. C’était ça le point fort : le geste musical n’était pas un mouvement du petit doigt de la main droite ou d’un sourcil pour bien faire passer un sentiment au piano, mais il devenait un grand geste qui devait bien se voir, qui avait de la subtilité mais à gros traits. C’est pas forcément la mécanique du geste qui est intéressante, c’est comment le corps exprime en même temps ce qu’il veut faire entendre aux oreilles, il y a sûrement une double expression là. C’est cela qui a séduit Steve parce son premier contact artistique avec l’Arfi a été à travers La Carrerarie. Cela a duré fort longtemps, cela ne fait que quatre ans que nous avons dissous la Carrerarie. Il y a eu toutes sortes de choses, d’abord c’était le duo Christian, Maurice, puis après le trio avec Steve, le premier étant « l’opéra Jub Jub » qui a été une réussite totale. Ensuite il y a eu « Les passe-temps d’une pierre », « Grandir » qui n’a pas été joué beaucoup de fois… Steve c’est vraiment senti chez lui là-dedans.

« La Carrerarie » a été très importante pour Steve. Maurice Merle et Christian Rollet ont partagé pas mal d’années la vie de Steve comme acteur musical. Ils ont fait des créations ensemble, la plus géniale c’était « L’opéra Jub Jub ». Je l’ai vu deux ou trois fois, cela reste un grand souvenir de musique, de théâtre, d’invention, toujours dans une veine de non-sens, parce qu’à l’époque à « l’Arfi », on se défiait pas mal des mots, du sens. Comme c’est quand même important de chanter, la ligne de fuite était les paroles nonsensiques. Les tout premiers spectacles Carrerarie comme « L’opéra Jub Jub » et même « Les passe-temps d’une Pierre », celui qui est sur Albert Einstein, qu’ils ont tourné au japon, c’était le non-sens qui leur permettait d’écrire des paroles de chansons. La Carrerarie a toujours eu cette pudeur de ne pas trop donner dans le sens, sauf peut-être vers la fin, à partir de « Pouce », on s’est lâché un petit peu. « Le roi démonté » aussi restait très oulipien, il y avait plein de choses rigolotes dedans. Parallèlement à cela il y avait des tours de chants dans les écoles, où Steve chantait en toute naïveté ces chansons qu’il croyait être des chansons pour adultes et que les enfants croyaient être des chansons pour enfants, c’est la grâce de la naïveté, tout le monde se trompe, mais il n’y a pas mieux pour communiquer !

Les spectacles de la Carrerarie

J’ai fait pas mal de spectacles dans les écoles, ce sont des occasions d’être à l’arrière, parce que la place d’accompagnateur est assez rêvée, surtout pour accompagner quelqu’un comme lui. Celui qui prend les coups des musiciens, c’est le chanteur. Cela m’énerve toujours, je ne vais pas citer de noms, mais il y a toujours des petits malins qui sont derrière et qui disent : tu as vu, il ralentit, tu as vu, il s’est planté, il ne sait pas ses paroles, je les sais mieux que lui… C’est tellement facile quand on est planqué derrière de dire il a fait une faute et de ne jamais aller devant pour voir ce que c’est !

Steve a toujours été devant, sauf peut-être dans « Chnoques » où là il était comme les autres. Il était perdu dans la masse des vieux chnoques, c’est lui qui chantait mais pas beaucoup plus qu’André. C’était un spectacle de maison de retraite égalitaire !

Dans ce que l’on a fait pour les enfants, il y avait les tours de chants classiques joués soit sur scène, soit dans les classes et puis les spectacles de la Carrerarie, les tout premiers très axés non-sens, dont je n’étais pas, mais qui pour moi ont été des monuments. À partir du moment où je suis rentré, peut-être qu’à l’époque j’avais un peu moins peur du sens, cela a un peu changé. Le premier que nous avons fait ensemble c’est « Pouce », nous n’avons pas trop rusé avec le sens de ce que l’on racontait. On l’a joué beaucoup de fois, c’était pour moi un très beau moment, nous étions en communion assez magique tous les deux. C’est en tournant « Pouce » que nous est venue l’idée du spectacle « Le roi démonté ». C’est encore un bon exemple de notre complémentarité, nous nous étions dit : on va se donner un personnage, toujours influencés par l’oulipo, on va prendre un roi en cinq morceaux qui serait constitué de cinq enfants. Comme il fallait qu’on mette des enfants sur scène autant qu’ils aient des rôles, pour ne pas avoir de chômeurs autant trouver des emplois au départ ! On avait trouvé le nom : Mardi V. Puis nous nous sommes proposés d’essayer d’écrire tous les deux quelque chose avec ce personnage. Nous nous sommes revus six mois plus tard, nous avons échangé nos devoirs. Il avait écrit les aventures qui lui arrivent à partir de Mardi V sur le trône, et moi j’avais écrit comment avant, on en arrivait à ce truc étrange, Mardi V. Donc ce n’était pas la peine de faire un congrès, on était d’accord. C’est des hasards qui ne sont pas des miracles, cela tient à une sorte de communication non langagière. Le texte était écrit et c’est seulement deux ans plus tard que nous avons trouvé les financements pour le créer à Oullins et à Tarbes. On a pu reprendre ces textes comme s’ils n’étaient pas de nous, on n’avait plus la jalousie de l’œuf que l’on vient de pondre : faut pas toucher parce que c’est le nôtre. Mais deux ans après, on avait fait d’autres choses entre temps, donc on pouvait bien faire une omelette cela ne nous gênait pas du tout ! On a invité Christian Rollet pour la mise en scène.

Pour moi, c’est la plus belle chose qu’on ait faite. C’était magnifique de voir comment les enfants rentraient dedans, comment nous avions résolu les problèmes qui sont toujours préoccupants pour moi, c’est-à-dire de respecter les enfants. C’est bien facile d’en prendre dix qui sont des petits génies mais les 40 qui restent, on sait d’emblée qu’ils sont condamnés à être prolos. Pour moi, c’est grave politiquement, d’extraire comme cela des premiers de la classe et de mettre les autres en tas. Il y avait cinquante enfants, deux classes, un chœur de 25 et 25 acteurs. Pour que tout le monde touche à tout, dans le dernier quart d’heure les rôles s’inversaient. Et pour répartir les rôles il y avait des enfants qui disaient : moi, je veux être simple paysan, simple villageois. Pourquoi aller contre ? Tout le monde se battait pour être la reine. Christian Rollet et moi cherchions toutes les astuces pour que cela apparaisse comme un rôle assez ordinaire… En tout cas, on peut dire que nous avons rempli notre rôle à cent pour cent avec « Le roi démonté ». C’était à la fois musicalement très bien, avec un orchestre d’adultes qui jouait des choses compliquées mais qui était complètement au service des enfants, des enfants qui étaient sur employés presque, Steve qui était là comme chanteur indispensable, parce qu’il y avait des choses tellement difficiles à chanter qu’il fallait qu’il en soit. Christian Rollet qui ne jouait pas mais qui était l’ombre gardienne, c’est-à-dire que comme les enfants étaient pendant une heure abandonnés à eux-mêmes, une petite panne de mémoire, cela peut arriver, il était derrière avec un pyjama gris qui se fondait dans le décor et il soufflait quand il le fallait. C’était pour moi un des sommets de ce que l’on a pu faire ensemble, une création collective exemplaire.

Steve était complètement dans ce nouvel univers de recherche. Il nous a fait faire beaucoup de choses corporelles, ce que l’on appelait des « percus corpo », qui ont fait de nous un Big Band pas très exemplaire, au bon sens du terme… un peu socioculturel, et j’adore le socioculturel, j’en ai tellement marre du culturel tout seul maintenant… L’argent public ne devrait aller que là-dedans. Cela m’énerve de voir que l’on en donne autant pour des bourgeois qui se caressent le nombril. S’il y a une faute dans laquelle Steve n’est jamais tombé, c’est dans ce travers-là : par ici la subvention, que je fasse quelque chose que j’ai envie de faire juste pour moi, du coup en évitant que les autres y touchent aussi parce que cela va de pair, on déshabille Pierre pour habiller Paul. Pour moi Steve est un grand artiste populaire, j’ai un grand respect pour cela. Ses amours sont de grands artistes populaires, il est tellement fidèle à ses amours d’enfance que cela ne peut pas l’effleurer de dire : on va faire cela parce qu’il y a de l’argent. Dans la Carrerarie, on avait un petit peu de subventions, mais c’est resté dans des proportions ridicules, nous nous autofinancions à 80 %, cela finançait les personnes que nous faisions travailler. On ne peut pas refuser complètement l’argent public, je pense que c’est normal d’aider la culture, cela devrait même être une des missions de l’État, mais aider la culture populaire parce que les bourgeois peuvent payer les places d’opéra et pourtant c’est ce qui consomme le maximum d’argent public. D’un autre côté c’est aussi parce qu’on est fauché qu’on invente ! C’est un drôle de dilemme… Le Rap ne serait pas arrivé s’il y avait eu tout de suite de l’argent à la clé.

Ce que je n’oublierai jamais c’est qu’il m’a fait confiance à un moment où je jouais du trombone comme un pied. Il a regardé au-delà de ça, au tout début, on était en trio avec Christian et lui, je connaissais la moitié des positions au trombone, je jouais ce que je pouvais, ça lui allait. Donc, il n’y a pas que la forme qui l’intéresse, il a une intuition de ce qui peut amener des formes même si cela n’est pas encore avéré. C’est l’instinct des chanteurs quand même, plus que des musiciens, c’est le côté où l’on retrouve du sens, une sorte de clairvoyance qui n’est pas formelle. Un musicien sait bien reconnaître un autre bon musicien, on sait aussi des fois deviner qu’un tel sera bon musicien, mais on n’irait pas jusqu’à jouer avec lui ! Lui, il a fait le pari et cela je lui en saurais gré tout le temps.

Alain Gibert

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