Témoignages

Musicien au grand cœur, arrangeur remarquable, Alain Gibert est décédé le 23 juin.

Thierry Giard, Culture Jazz, 1er juillet 2013

Salut Alain,

Nous n’étions pas « amis » (le terme est galvaudé aujour’hui), nous n’étions pas « copains ». Quand nous nous rencontrions, nous avions plaisir à échanger quelques mots sur la musique et sur la vie, sur nos vies.
Dans mon carnet d’adresses « mail », en face de ton nom, j’avais écrit « trombarfiste », télescopage de trombone et d’ARFI, un mot à coulisse qui t’avait bien fait marrer lors de nos derniers échanges de vœux.

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Alain Gibert, tromboniste « Arfiste » et conteur hors-pair !
Photo © CultureJazz

Depuis plus de trente ans, nous avions eu diverses occasions de nous rencontrer et de partager de bons moments.

En mai 2011, à la suite du concert du duo Kif-Kif, riche de la complicité avec ton fils Clément, j’avais tenu à souligner que tu étais un des chaînons importants dans l’histoire du festival Jazz sous les Pommiers à Coutances (28 mai 2011). Nous n’en étions alors qu’aux ballons d’essai et en octobre 1980, nous avions invité le Marvelous Band qui faisait alors un bout de chemin avec Steve Waring, un autre de tes copains qui doit se sentir bien triste aujourd’hui. Un concert suivi d’ateliers d’initiation autour des percussions corporelles et de la voix. J’avais été impressionné par ton savoir-faire de pédagogue, attentif, patient, aidant, stimulant, drôle. Ce fut notre première occasion de nous cotoyer « en vrai ». Je ne te connaissais alors que par les disques de l’ARFI (Association à la Recherche d’un Folklore Imaginaire – Lyon).

Au milieu des années 90, quand se présenta l’occasion d’impliquer ma classe de CE2 à un projet de big-band d’enfants aboutissant à un concert au théâtre de Coutances, l’enseignant que j’étais ne voulait pas manquer ce nouveau rendez-vous. Si Steve Waring (encore) était l’initiateur du projet, tu en étais le maître d’œuvre. C’est ainsi que nous avons pu nous retrouver à deux ou trois reprises au cours de l’année. Quelle énergie, quelle vitalité tu mettais dans le travail avec des mômes qui se laissaient embarquer ! Tu savais leur expliquer le sens de l’effort, du sérieux, de l’implication… Un spectacle, un concert, ce n’est pas de la rigolade, il faut travailler ! Quand l’attention se relâchait lors des répétitions finales plus soutenues et fatiguantes, tu avais toujours une histoire à raconter, un de ces contes venus de l’Auvergne que tu aimais tant, ou d’ailleurs. Ta voix, la flamme de ton regard venaient à bout des plus « durs à cuire ». Du grand art, en particulier avec des enfants « différents » (la classe d ’un I.M.E. était aussi intégrée au projet). Ces quelques jours passés ensemble, dans la classe, au théâtre se terminaient par des travaux pratiques, le soir, dans mon garage pour fabriquer ensemble et en série les kazoos et les flûtes à eau qui devaient équiper les musiciens en herbe de ce big-band éphémère. Des moments de discussion et de rigolade en famille qui se terminaient par l’écoute de quelques disques… de jazz.

Bien entendu, tout cela est anecdotique et assez personnel mais c’est aussi à travers ces moments d’échange et de partage que l’on pouvait comprendre que les relations humaines comptaient pour toi autant que la musique. Quand, en concert, on te voyait jouer, constamment engagé dans ton art, on comprenait vite que tu voulais donner du bonheur et aller chercher le public pour le faire entrer dans ton univers où toutes les musiques se rassemblaient naturellement. Avec le Marvelous Band, tu avais inventé une world-music « naturelle », libre et toujours inventive.

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La Marmite Infernale : « Le cauchemar d’Hector » – 13 mai 2012
© CultureJazz.fr

Et quel arrangeur tu étais ! Avec la Marmite Infernale, tu mettais ton talent au service du projet collectif qu’il s’agisse de crier « Gloire à nos Héros » (ta version décapante de La Marseillaise devenue Lama say yes – oui, tu étais aussi le roi du calembour et des jeux de mots subtils – !) ou de chanter la liberté des peuples avec Song For Freedom, en association avec un chœur sud-africain (tu avais « mixé » une chanson de lutte du réunionais Daniel Waro avec l’Internationale, il fallait le faire). Récemment, tu avais eu envie de « bousiller Berlioz » pour répondre à une commande du Festival de la Côte-Saint-André, ville natale du compositeur. Une approche iconoclaste qui devint plus diplomatiquement « Le cauchemar d’Hector », dernière création en date (et sur disque) de la Marmite Infernale. Nous avons évoqué ce projet à plusieurs reprises dans nos pages, sur scène et sur disque. Tu avais mis beaucoup de toi-même dans cette audacieuse création où l’âme de l’ARFI pétillait. Tu avais aussi la satisfaction de voir l’équipe se renforcer et rajeunir avec l’arrivée de « jeunes pousses » qui venaient perpétuer la flamme toujours fièrement portée par les « anciens ». Parmi ces jeunes recrues, ton fils Clément qui s’est fait aujourd’hui un prénom. À l’ARFI, il restera un Gibert pour maintenir vivant l’héritage paternel.

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Alain et Clément Gibert, trombone et clarinette basse, c’est Kif-Kif !
Photo © CultureJazz

Dans cet été naissant, tu as décidé de jeter l’éponge, sournoisement happé par une tumeur foudroyante qui aura eu ta peau. Le 23 juin, tu nous as quittés à Clermont-Ferrand, pas bien loin de chez toi (Montmorin dans le Puy-de-Dôme).
Et qu’est-ce qu’on peut faire ou dire… sinon se souvenir et toujours garder l’image d’un moustachu débonnaire qui avait toujours un mot pour rire mais qui avait la passion de la vie, des gens et de la musique qui se réinvente, se régénère sans cesse.

Salut Alain.

Nous adressons nos condoléances et nos pensées les plus chaleureuses à la famille d’Alain Gibert, à tous ses copains de l’A.R.F.I., et à ses proches.

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