Hommages

De A à G, le petit abécédaire d’Alain Gibert

Du Free jazz Ensemble jusqu’à Kif-Kif, Alain Gibert a accompli un travail musical particulièrement original, créatif, extraordinairement diversifié, dense et fertile.
Un ouvrage mériterait amplement de lui être consacré !

Cet abécédaire n’aura d’autres prétentions que de s’approcher de l’œuvre et de l’esprit de l’ami qui vient de nous quitter et de solliciter d’autres témoignages à venir.

A

L’Ami d’Annie : « Voici l’histoire si bizarre, voici l’histoire d’l’ami d’Annie : l’ami d’Annie n’a pas de wapiti, pas d’kiwi, pas d’lama, ni d’ibis, pas d’ara, ni d’chat, ni d’rat ». Paroles et musique d’Alain Gibert. Sans doute son t
ube universel. Un petit trésor de mélodie à deux notes sur une rythmique quasi balinaise. Existe en version instrumentale et, sa version chantée, créée avec Steve Waring, va être reprise dans toutes les écoles de la République. Alain en fera aussi, à la demande du maire de Montmorin, son village, un arrangement pour l’Angélus des cloches de l’église.
Archéolo’Gib : Dans ce solo fraîchement décoffré, c’est Alain au naturel. Au trombone, il  alterne les suavités et les raucités, le trombone ouvert, avec sourdine ou « sanzé ». Il peut jouer, faire des percussions et chanter tout à la fois. Des comptines, des bourrées auvergnates, ses propres compositions en forme de confessions. Quand il colle un piano à pouce au bout du pavillon, il africanise l’instrument et son jeu tout autant. Son décor, c’est un trépied de branches de noisetier qu’il a décoré et sculpté à l’aide de son fidèle couteau suisse. Au final, il glisse deux gousses de flamboyant dans ses chaussures et s’en sert de sonnailles à pied, comme un homme-orchestre ressuscité.
Arfi : Alain en fut l’un des fondateurs et l’un de ses musiciens les plus féconds. Pour le critique Jean Buzelin, «il était de ceux qui ont véritablement inventé la couleur Arfi».
Auvergne Imaginée : L’expression figure sur la pochette du CD «Chariot d’Or»
dont  André Ricros assure la production (1995). La création de cette compagnie musicale par Alain et André remonte à 2003 et faisait suite à une longue collaboration entre eux, et ce, depuis le disque d’André, «Le Partage des eaux» où Alain fit les arrangements.

Depuis lors, la compagnie a produit de nombreux spectacles pour petits et grands, « contemporains mais ancrés dans une identité régionale forte » : «Jean de la Grive», «Les Contes du Hasard Domestique», «L’œil du Pharmacien», «l’Age de l’air», «le Partage des airs», «Les Sentiers de la tourmente» (avec Yannick Jaulin)… Deux projets sont en chantier : «Au-dessus du Monde», rencontre entre la danse africaine et la bourrée auvergnate et un travail à partir du répertoire de Joseph Canteloube.

B

Bal : Comme pas mal d’entre nous, Alain, en plus de son intérêt précoce pour le jazz, avait commencé en jouant de la guitare dans des orchestres de bal aux noms qui fleurent bon l’époque : «Les Gardians», «Les Murs mitoyens». On peut voir dans sa composition «Roméo et Juliette au Parquet Fayet» un hommage à ces temps révolus.
Berlioz (Hector) : Alain appréciait Berlioz et pas seulement pour ses «Mélodies des Nuits d’été» et, depuis longtemps, l’idée de s’emparer du répertoire berliozien le turlupinait. Pour, disait-il, en vertu du précepte «qui aime bien, châtie bien», «bousiller Berlioz». Ce fut chose faîte en 2011 avec «Le Cauchemar d’Hector » par la Marmite Infernale au Festival de la Côte-Saint-André. A noter le goût d’Alain pour nombre de compositeurs classiques : Antonio Vivaldi, Jean-Philippe Rameau, Gabriel Fauré, Joseph Canteloube…
Bomonstre : Le nom du groupe vient de l’anagramme de trombones. Constitué uniquement de ces embouchures, Bomonstre vient de réaliser ces dernières années un travail d’enregistrements dans des sites sonores du Haut-Jura, organisés selon le cycle des saisons. Le triple CD paru récemment sous le titre

«Ô saisons, O trombones» comporte également, en regard, «Quatre Etudes d’espace» de Lionel Marchetti.

C

Chanson : Peut-être le cœur des musiques d’Alain qui sont toutes extraordinairement mélodiques. Ses innombrables compositions instrumentales, ses arrangements à partir de thèmes de jazz (en particulier Thelonious Monk et Duke Ellington), à partir de musiques traditionnelles (Auvergne et au-delà, Bretagne, Maroc, Afrique du Sud…) possèdent un caractère chantant indéniable. Alain fut pendant des décennies le compagnon idéal de Steve Waring et d’André Ricros. L’œuvre est immense. Je me souviens aussi de la beauté de ses compositions pour Lucilla Galeazzi dans «Quelque chose du sud» et «Il salto», poèmes de Christian Tarting.
Mais Alain chantait lui-même, avec une voix très douce un peu bossa nova, essentiellement pour les petits : «Pticado», «Chansons à dormir couché», «Chansons à dormir debout». Et de plus en plus, comme dans «Archéolo’Gib» voix et trombone se mêlaient étroitement.
Contes du hasard domestique : spectacle pour jeune public où Alain raconte des anecdotes sorties de sa propre enfance (réelle ou imaginée ?). Entre narration, chansons, pièces musicales, Alain nous livre des moments savoureux avec «Petipao», «Les Aventures de Ripipiou» et l’attachante «Mémé de Joncherette»… Dans ce solo, Alain jouait d’une foule d’instruments : voix, piano à pouce, rideau de pierre, lithophone, shaker, cruche, sampler, trombone, percussions dans l’eau, rideau de bambou, tambour à friction, guitare, ukulélé…
Il ne manquait guère que la feuille de lierre, le violon bafoué, le piano, le balafon, la grenadouille… pour venir compléter la liste de tout ce qu’il avait su faire sonner et chanter.
Créations : Groupes instrumentaux, musique et cinéma, musique et danse, musique et théâtre, chant sous toutes ses formes, spectacles jeune public, Alain s’est investi dans d’innombrables aventures artistiques au sein de diverses compagnies : l’Arfi, la Carrérarie, l’Auvergne Imaginée, Steve Waring et aussi à titre personnel en réponse à des commandes d’organisateurs. A chaque fois, son apport fut précieux et déterminant. Citons (en plus de ceux déjà mentionnés) ses actes les plus représentatifs et les plus spectaculaires :
  • Suite, suite et fin pour le Rhino-Jazz Festival (1983), avec, de mémoire, Lindsay Cooper (basson), Phil Minton (trompette, voix) Radu Malfatti (trombone)… Reprise aux Rencontres du Havre en 1984 lors des rencontres des collectifs CNAJMI.
  • Potemkine (1986) avec l’Arfi. Co-soucieux du projet, Alain participe à l’élaboration du montage et apporte trois originaux déterminants : «Potemqueen 1» (le générique), «Potemqueen 2» (lent, pendant le retour du corps de Vakoulintchouk sur le rivage) et «Suspense mécanique» (dans l’attente de l’escadre)
  • Le Roi Démonté avec Steve Waring (vers 1990). Alain compose tout le livret sur les paroles de Steve Waring – dont les chœurs d’enfants – ainsi que les instrumentaux. Récemment, à Bourbon-Lancy, fut donnée une représentation avec les chœurs et instrumentistes locaux.
  • Le Colporteur (1993), les Cinq Frères dans le puits (1997), les Chnoques (2001). Toujours avec Steve Waring. Même répartition des rôles, le tandem Steve/Alain s’entend à merveille.
  • L’Age de la retraite sonne (1994). Avec la Chorale des retraités de Venissieux. Alain signe la presque totalité des arrangements des chansons «rétro» du répertoire.
  • 50ème anniversaire du retour des Déportés (1995), parvis de Nôtre Dame à Paris. Sous la houlette de Claude-Pierre Chavanon, 100 choristes, 3 conteurs et la Marmite Infernale sont réunis pour cette émouvante évocation. Alain y apporte sa contribution.
  • Alain sera également décisif par son apport à la musique des «Hommes » (1998), pièce de Jean-Paul Delore avec la Marmite Infernale. Alain y incarne «l’Homme Sauterelle».
  • Alain est tout aussi décisif dans la constitution des répertoires de Coeff.116 avec le Bagad Ronsed-Mor et de Sing For Freedom avec le Nelson Mandela Metropolitan Choir. Chacun se souvient du magnifique arrangement d’«Adékalom» de Daniel Waro où effleurent des échos de l’Internationale.
  • L’une de ses dernières créations, intitulée Lorraine Motel (2007) fut donnée dans le cadre du Festival d’Ile de France. Elle est écrite pour orchestre d’harmonie, chœurs et soliste (au moins 300 participants et Jean-Luc Cappozzo à la trompette). D’une durée de 45 minutes, elle est basée sur le discours de Martin Luther King «I Have a Dream». C’est Philippe Houriet qui en a assuré la mise en scène. Lorraine Motel, dont on a dit «qu’il s’agit d’un spectacle humaniste et grandiose» a été repris à Clermont-Ferrand.

Ainsi allait Alain, d’une imagination débordante, d’une efficacité hors pair, d’une modestie bien incongrue. Et encore faudrait-il ajouter ses talents de pédagogue et son extraordinaire drôlerie.

D

Drôlerie : Elle s’exerce surtout dans son art à trouver les titres de ses morceaux.
Adepte de l’Oulipo, il a beaucoup pratiqué l’homophonie approximative. Quelques exemples concernant des thèmes de jazz :
  • «Sept jeunes et fiers maris» pour St James Infirmery.
  • «Rendez-moi mes t’nailles» pour ‘Round about midnight
  • «Qu’attendent-elles» pour Cotton tail
Et le célèbre «En corde à linge ibère» à la place de Encore d’Alain Gibert. Et l’illustrissime «Lamas say yes» en lieu et place de La Marseillaise!
Pour «Accélère un peu, tu vas caler», il s’est souvenu d’un moniteur de conduite, qui, lors de son service militaire  ne cessait de le lui répéter.
Peut-être aussi un souvenir de bidasse, le plus déjanté, c’était son interprétation de «L’Haricot ki kune» qu’Alain pouvait défourailler à tout moment, surtout le plus inattendu, bien qu’assez souvent à la fin d’un concert. On l’a vu monter sur une table, se parer de serviettes rouges en papier et entonner :
«J’ai traversé la Cochinchine,
J’ai vu l’Empereur de Chine,
Devant sa cour
J’lui ai chanté
Ce gai refrain d’amour
RRRRRRRR (là il s’emballe vraiment)
Rikikiki de la troupe à la reine
Rikikiki de la troupe à Bideau
Rikikiki pour que la reine
Donne la fortune, l’haricot
L’haricot, l’haricot ki co
Ki co, ki kune
Répétez- moi ce refrain rigolo

Je vous paierai des prunes (là c’est l’extase, au bord de l’apoplexie)

E

Enfance : capacité d’émerveillement demeurée intacte, réactivité réflexe, esprit facétieux, fougue inextinguible, sensibilité masquée, attachement épidermique à la notion de justice, mémoire vive, Alain conservait en lui toutes les vertus de la jeunesse. Et toute son œuvre en sera marquée, dans le corps même de ses compositions comme dans son choix évident d’aller s’adresser aux petits et grands enfants. Par ses propres chansons et spectacles, celles et ceux qu’il a co- créés avec Steve Waring, il a su transmettre au jeune public un univers rare de poésie, de musicalité, d’humour et de surréalisme.

Enseignement : l’ancien professeur de mathématiques qu’il était excellait dans la pédagogie musicale. Très tôt repéré par Gérard Authelain, fondateur des CFMI, Alain a multiplié les interventions auprès des étudiants dumistes dans tous les centres de l’hexagone. Enfants et adultes, choristes et instrumentistes amateurs, Alain aimait par-dessus tout associer l’acte pédagogique à l’acte scénique, nombre de créations mentionnées ci-dessus en témoignent.

F

Formations orchestrales : dans l’ordre chronologique :
  • Free Jazz Ensemble, premier disque «Quasimodal» (1971)
  • Le Marvellous Band. Nombreux disques : Chant Libre (1975, avec la fameuse grenadouille sur la pochette), Ibijau (1977), La Nuit dort le jour, Petite suite  non sensique (1980, avec Steve Waring), Sept jeunes et fiers maris (1985).
  • La Marmite Infernale (depuis 1978, premières traces d’enregistrement pour le Mémorial Henri Gauthier). Alain en est l’un des principaux compo-propositeurs.
  • Apollo : l’idée en a germé lors de la tournée de l’Arfi en Ukraine (1991). Puis Jean-Luc Cappozzo rejoint Alain et Jean-Paul Autin. Trois Cd (chaque fois avec invités) : L’Age du cuivre (1992), Cap inédit (1997, notez l’homophonie !), Adieu les Filles (2007).
  • Bomonstre (voir plus haut).
  • Kif Kif : Avec son fils Clément Gibert. Deux Cd : Les deux moitiés de la pomme (2003), La descendance de l’homme (2010).

G

Gourmandise : Alain adorait la confiture et il fallait toujours prévoir un pot qui lui serait destiné. On raconte qu’un jour, se trouvant dans un village quasi désert, il aborda une rare passante qui rentrait chez elle, lui disant : «je suis sûr que, comme moi, vous aimez la confiture». Troublée par ces propos surprenants, la brave dame s’en alla pourtant quérir un pot de sa confiture pour le donner à Alain.

On dit encore que, dans son cercueil, Alain dispose de son couteau suisse et… d’un pot de confiture.

Jean Mereu

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