Interview d’Alain réalisée par Geneviève Schneider le 18 février 2011 pour un livre sur Steve Waring

J’ai vu Steve une première fois sur scène, il y a très longtemps, il était venu jouer à la maison des jeunes de St Jacques, à l’époque il jouait avec Anne-Marie, sa première épouse. J’étais avec Christian Ville, on était déjà tous les deux jazzmen, on travaillait de temps à temps à la Maison des Jeunes de St Jacques, on a vu cette affiche, je détestais assez le folk à l’époque, mais Christian m’a entraîné.

J’aimais toujours aussi peu le folk après, mais je trouvais qu’il faisait des choses inouïes pour un folkeux, il jouait de la sanza… Plus tard c’est Maurice qui m’en a reparlé parce qu’avec le Workshop de Lyon, ils s’étaient croisés dans un festival communiste à Vénissieux. En même temps que le Workshop, Steve jouait avec son groupe américain, il y avait Steve Potts, des musiciens de jazz. Ils ont du parler de théâtre musical et Steve a été invité à voir une des représentations de ce que jouaient à l’époque Maurice Merle et Christian Rollet dans la compagnie « La Carrerarie », il a trouvé cela formidable, avec son enthousiasme habituel, il s’est débrouillé pour les rencontrer encore. J’étais un ami de Maurice, mais à l’époque j’habitais encore au Puy, il m’en a parlé : on a vu Steve Waring, c’est bien ce qu’il fait…

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Hommage de Christian Rollet

 

Alain Gibert

Sa mort nous aiguillonne et nous désarçonne. Au pied du mur de  cette soudaine et irrévocable disparition, l’étonnement et  le désespoir nous saisissent au plus profond : nous avions, sans vigilance, laisser dans notre vie s’accumuler tant de versatilité, de mesquinerie, de faux problèmes, tant de dérisoire… et à cette heure, par cette absence qui nous est imposée définitivement, il nous apparaît soudain que, pour une large part, l’essentiel était à portée, depuis longtemps, dans la proximité avec cette personne là, que nous cotôyions et qui n’est plus.

Ce qui ne rend pas les choses faciles, c’est qu’Alain avait une aversion pour le pathos, dans les écrits, la musique ou les  spectacles ; sans doute de la pudeur, peut-être une sorte de fragilité de classe, intériorisée, une inhibition à fleur de peau, en présence des agressions de la forfanterie, du clinquant et de la virtuosité gratuite, qui sont des tentatives de domination culturelle.

Sa force à lui, évidente pour tous, tient dans la logique de son  raisonnement sans esbrouffe, mais tout autant dans un goût prononcé pour le paradoxe fructueux, le jeu sémantique des mots et ce qu’apporte le hasard de leur agencement homophonique.

Sa pensée s’est peu soumise au dictat lancinant des idéologies.

L’échange d’idées avec lui m’a toujours été nécessaire, unique, indispensable. Une addiction libre.

Ce qui va me manquer dans cette parole imprévisible, chaude, subtile, drôle, généreuse, enflammée et délibérément partisane, c’est le message inattendu, qui fait d’Alain un auteur de contes hors pair ;

C’est aussi la logique impeccable autant que déroutante de ses démonstrations surréalistes et son prosélytisme encourageant indéfectiblement la démarche collective ;

Ce sont ses sophismes intelligents, tenant lieu de dialectique poétique, qui, en réunion, balançaient culs par dessus tête les points de vue les plus équilibrés,  devenus les plus consensuels.

Comme compagnon de tournée, il a fait souvent succéder à de grands moments de discrétion économe, des fulgurances de générosité dont la fantaisie laissait sur place les plus grandes gueules !

Dans les conversations, dans ses textes, son propos, toujours précis, est tour à tour explorateur, divagatoire, prospectif, constructif, malicieux et provocateur mais jamais, dans ses choix de vie, la « moralité » comme il l’appelle, n’a fléchi dans son rôle déterminant de justice et de justesse.

« Moralité Surprise » !

Peut-être, d ‘ailleurs, ce domaine là était-il le seul où Alain n’exerçait pas, contre lui-même, un doute existentiel sévère, voire, ses derniers temps, dévastateur.

Il a dit un jour : «Quand l’instrument avance, la musique recule…»

Il est un musicien authentique parce que la musique l’habite et ne demande qu’à sortir en empruntant les voies ingénieuses induites par son imagination, son esprit faussement naïf et vraiment inventif.

Véritable praticien du folklore imaginaire, ses compositions sont apparues magistralement, évidentes, pleines de bonheur et d’espièglerie, emportant l’adhésion des interprètes, ses  amis, avec, en prime, un pied de nez à la sophistication discriminatoire et la culture d’élite.

Elles restent dans nos cœurs.

Ses partenaires, compagnons de route… de campagne, à jamais, ne tariront plus d’éloges sur son talent, son imagination, sa douceur et, surtout, ils vous parleront de la fidélité dont il a fait preuve à leur égard et qui les rassurait durablement sur la valeur de leur propre voie.

Depuis le début de sa vie de musicien, le souci et le plaisir de la transmission a accompagné toutes ses créations. Il a trouvé en lui-même des réponses décalées aux problèmes artistiques du compositeur et de l’interprète, (Il fallait lui écrire les partitions de trombone, en SiB et en clef de sol), et par sa capacité d’analyse réactive, il a réussi à rendre évident pour les autres, enfants ou adultes, l’abord serein de la complexité, devant laquelle, grâce à lui, ils demeuraient libres.

*Combien de personnes ont-elles été touchées par ce son de trombone « gibertisé » à la sanza, joué « En deçà du don » et au delà des catégories référencées ? (Il aurait préféré : «En deçà du Don, au delà de la Volga »)

* Combien de spectateurs ont été émus par les solos bouleversants donnés par ce grand corps d’homme-sauterelle vrillé par la concentration et l’effort?

* Combien d’enfants ont chanté ces chansons et ri à ses textes ?

* Combien de ses collègues d’orchestre ahuris, ont pouffé à ses narrations de barde illuminé, parfois hors de lui ?

* Combien de concerts donnés où le public a pu jouir de la suavité des mélodies inoubliables qu’il a composées ?

* Combien d’apprentis musiciens ont compris, par une démonstration n’excluant pas le bricolage, que la musique est à portée d’oreilles et de mains ? Que la musique est à porter au creux d’oreilles en friche ?

* Combien d’auditeurs, de spectateurs, longtemps après le concert ou l’écoute de ses disques, chantent et rechanteront ses thèmes ?

* Combien de musiciens confirmés ont reconnu immanquablement, en cet autodidacte échevelé, un compositeur et un arrangeur extraordinaire ?

Et combien d’amis ?

Peut-on l’évaluer. Peut-on le dire ?

Il le faudrait pourtant, définitivement, pour acclamer ensemble l’humanité de cet homme modeste que nous aimions !        

                                     

 Christian ROLLET

Hommage d’André Ricros (lu par Guy Villerd)

Alain

Qu’il pleuve ou qu’il vente, peu importe.

Qu’il fasse beau ou un sale temps, peu importe.

Nous sommes là debout face à tes horizons, toi le Grand, toi le Fabuleux de nos chansons, le Farfelu de nos musiques, l’Arrangeur de nos passions, le Rabillayre de nos sentiments et de nos envies.

Nous sommes là jusqu’à nos fins puisque nous n’avons pas le choix, debout face à la lune vers laquelle nous nous tournons pour hurler, pour aboyer comme des fous et des détraqués que nous sommes.

Nous sommes là, les pieds sur la terre avec nos rêves de neige, de congères, de tourmentes et avec ce satané trombone qui, trop grave, jappe, appelle un loup ou un aigle, crie son bonheur et son assurance car il sait qu’il a raison, qu’il a toutes les raisons.

Nous sommes là à tes pieds dans le regret d’une dernière phrase, d’un dernier mot, un couplet, un refrain, un accord, un son que sais-je et à tes pieds tous roulent, tout se déverse pour ensemencer ce sol afin que tu entendes durant des jours et durant des années ce que chacun de nous, au cœur de son intimité, t’a joué, t’a chanté et t’a raconté.

Nous sommes là debout avec nos peurs et nos solitudes à venir, avec le besoin de réapprendre et de retrouver cet émerveillement que tu portais naturellement en toi comme un cadeau, comme de l’eau que l’on propose au passant, comme une main tendue pour saluer celui qui marche.

Nous sommes là dans le bruit des marmites et des chaudrons, dans la magie de la soupe aux orties et dans l’alchimie de la fleck, dans l’espace de ton jardin et la vue sur les puys.

Nous sommes là dans l’harmonie et le déséquilibre de nos mémoires et nous serons toujours là dans le vertige de nos souvenirs.

Nous sommes là avec Nadine et tes enfants debout face à toi, debout et encore debout pour ne pas disparaître.

Dors mon ami dors, nous continuons de marcher ensemble.

Bonjour monsieur Gibert,

On a parlé de vous à la radio, il y a quelques jours. On a annoncé votre mort et fait entendre des morceaux de votre composition.
Il est vrai que vous étiez spécial : votre élégance tranquille, vos mots mais aussi votre besoin de créer ont eu un jour raison de votre intelligence et intuition mathématique.
Je me souviens quand vous avez quitté l’Éducation Nationale pour un choix professionnel « à risque ». Nous nous sommes rencontrés en 77, ton épouse et toi, mon époux et moi. Vous, les Gibert, nous avez aidés, nous les Roudeix, à mater le cancer qui avait déclaré la guerre à Rolland Roudeix.
Vous aviez bien des points communs toi et Roland et cela cimenta votre amitié: discrets (évitons le ridicule), pas mal séducteurs, amoureux de la vie (appliquons-nous à nous construire une vie qui prenne aux tripes, appliquons-nous à cela tant nous redoutons la mort, tâchons de donner une plénitude à ceux qui nous côtoient).
Tout cela vous autorisait à des absences, des voyages professionnels, des « performances » (ARFI, bridge, peut-être même dames de coeur) des éclipses qui nous mettaient, nous vos épouses, à plat. Vous vous faisiez désirer et haïr.

Alain, en mars dernier, tu nous avais dit que tu manquais de souffle, que tu craignais de ne plus être à la hauteur avec ton trombone. Tu étais bien le mieux placé pour en juger. Nous, Roland et moi, un peu nigauds côté musique, nous n’y avions vu que du feu. Tu doutais, tu t’attristais.

Et puis, et puis Roland a eu la malencontreuse initiative de prendre la porte de sortie début juin. Comme elle reste toujours entrouverte cette porte, tu n’as pas hésité bien longtemps. Solidaire, complice.

Ni toi, ni Roland n’êtes là désormais pour nous donner des conseils face à votre mort. Mais nous allons nous en sortir, nous les « endeuillées ». Nous allons respecter votre éthique, les gars. Nos ferons fi de nos petits maux et misères. Nous nous abstiendrons de pleurer longuement en public. Nous les veuves, nous continuerons à soigner ces chaumières que vous nous avez aidées à bâtir et qui ont,depuis un moment, été plus ou moins désertées par nos enfants.
Nous ne nous laisserons pas faire par votre absence.
Si vous avez été nos compagnons de vie, c’est bien, que morts ou vifs, vous comptiez sur nous pour tenir le cap.

Au revoir monsieur Gibert. Je vous embrasse.

Marie Roudeix